La frontière Mexique/USA des minutemen

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Enjeux de la frontière

Fiction du pouvoir, fiction d’un Etat encore fort et de l’idée de nation, fiction d’une vie meilleure et du rêve américain : la frontière semble héberger une multitude d’imaginaires et se trouve être le lieu d’excellence dans l’art de l’illusion. Dans cet article, nous allons voir comment les minutemen,  milices performant leur propre fiction aux confins du territoire national, interrogent la frontière. C’est à cette frontière, à la marge de l’état que s’invente, se pense et se construit le cœur d’une fiction d’identité américaine particulière. La question n’est pas de savoir à quoi sert la frontière mais comment elle opère.

 

Militarisation

La militarisation de la frontière a commencé en 1993 avec un triple objectif : stopper l’immigration clandestine qui remettait en cause la puissance étatique ; neutraliser les critiques du parti républicain avant la campagne présidentielle de 96, et enfin ; afficher le président Clinton comme une personnalité forte et compétente sur la question. Il s’agissait de mettre en place une politique rapidement réalisable et surtout, très visible médiatiquement. La logique officielle était de contrôler les quatre points de passage qu’empruntent 70-80 %  des immigrants en supposant que la géographie fera le reste : El Paso (opération Hold The Line), San Diego (Gatekeeper), l’Arizona central (Safeguard)et le sud du Texas (Rio Grande). La première implication de ces opérations a été la construction d’un mur de trois mètres de haut entre San Diego et El Paso, coupant ces deux villes de leurs « jumelles » mexicaines Tijuana et Ciudad Juarez. Si dans un premier temps, le mur a semblé freiné le désir d’entrer illégalement sur le sol américain, on assiste depuis 2003-2004 à une augmentation du nombre de tentatives de passages. Les conséquences de cette politique de fortification sont nombreuses. Tout d’abord, les points de passage se sont redistribués le long de la frontière rendant obsolète les fortifications antérieures. Ensuite, le nombre de migrants ayant trouvé la mort lors de la traversée a considérablement augmenté, car le passage est devenu plus compliqué et plus dangereux. Enfin, des groupes anti-immigration faisant des patrouilles à la frontière ont vu le jour. Ces minutemen constituent une nébuleuse, jouant sur l’action et le discours.

 

Les border patrols auxiliaries : cultiver l’ambiguïté

La branche action du MCDC (Minuteman Civil Defense Corps), les border patrols auxiliaries (BPA), s’occupent des opérations de surveillance, des sorties à la frontière et des rondes de nuit dans les camps. La frontière, symbolique, entre l’organisation militante et l’organe officiel est ambiguë sur le terrain, grâce aux efforts constants des BPA pour ressembler en tout point aux border patrols. Le logo des BPA ressemble fortement à celui des officiels, tout comme l’uniforme beige. Les BPA en adoptent d’ailleurs en grande partie la structure et les codes (radios, vestimentaires), jusqu’à rouler dans des 4X4 en tout points identiques à ceux des border patrol. Tout est ainsi fait pour ressembler sur le terrain à ces derniers.

 

Le mur et les minutemen

De nombreuse portions du mur n’ont pas été construites, faute de moyens, ou nécessitent d’être réparées ce que font les minutemen. En prenant en charge son entretien ou sa construction, les milices se substituent à l’Etat, dont elles se considèrent comme des supplétifs. Elles l’interpellent et le poussent à marquer sa souveraineté. Elle lui rappelle alors que cette souveraineté est toujours reliée « aux gens », et non à une élite politique. La construction du mur a permis un brouillage des prérogatives attachées à l’armée, à la police et aux citoyens qui remet en cause non seulement la souveraineté étatique mais aussi la violence légitime. Il semble qu’à la marge, l’autorité est ici inventée, pensée et construite dans les actes et les interactions quotidiennes.

 

Le mur comme outil de la définition identitaire

La forte médiatisation de la construction du mur a eu pour effet paradoxal l’émergence d’un fantasme d’invasion. Le mur a contribué  à la création d’un « nous », localement et racialement défini. Il est au centre de la reconstruction d’une américanité, excluante et exclusive basée sur le fait d’être blanc.

La frontière est marquée par un langage spécifique : celui d’une fétichisation des armes, de l’allégorie de la chasse aux migrants…C’est aussi le lieu d’un discours particulier sur les migrants, qui se porte d’abord sur le politique, puis se déplace sur l’éthique et la morale. La frontière se dématérialise alors, se définissant comme le lieu où l’on parle ce langage. Par exemple, les termes de criminal alien ou de deportable alien sont entrés dans le vocabulaire officiel. Ce langage permet la criminalisation des immigrants illégaux et tend à construire socialement et médiatiquement les immigrants, légaux comme illégaux, comme étant incapable d’exercer aucune responsabilité.  L’amalgame effectué dès les années 70, tant par les médias que par les responsables politiques entre flux migratoire et guerre contre la drogue a permis le glissement d’un discours politique à un discours social et moralisant sur l’immigration. Le mur se trouve alors une autre fonction, puisqu’il permet de séparer concrètement deux populations frontalières ; comme à San Diego, séparée de sa ville jumelle Tijuana par un mur s’étendant jusqu’à la mer. La sécurisation de l’immigration après le 11 septembre a joué un rôle important dans la légitimation des minutemen dont la mission consiste dès lors à assurer la sécurité non seulement de la zone frontalière, mais aussi de la nation.

La frontière se fait alors mouvante, elle s’incarne dans le corps des immigrants illégaux, qui la portent et en portent l’exclusion raciale, sociale, morale et politique. Elle tend à suivre ceux qui l’ont illégalement traversée. Elle reste invariablement le lieu d’une multiplicité d’imaginaires nationaux. Les frontières des minutemen établissent la nature et la cohérence d’un territoire qui semble alors de plus en plus échapper à l’Etat.

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